Le Chant d'un soldat

Je suis le serf de la caserne,
Misérable porte-giberne,
Plus à plaindre qu'un portefaix ;
Car nos bourgeois, race bâtarde,
Ont fait de moi leur chien de garde.
Prudhommes, digérez en paix !
Mais si le vent dresse des barricades,
Si les pavés ont des couleurs d'éclair,
Devant le peuple, camarades,
La crosse en l'air ! La crosse en l'air !

Là-bas, de son baiser de flamme,
Marianne enivrait mon âme !
Aux jours de douce liberté ;
Ici, comme un forçat au bagne,
J'ai la consigne pour compagne :
Triste compagne, en vérité !
Mais, si le vent dresse les barricades, etc.

Pour apprendre à plier l'échine,
J'ai passé par la crapaudine,
Secoué d'un haineux frisson !
Et l'officier puant la gomme
S'amuse à meurtrir mon coeur d'homme ;
La brute n'a pas la raison !
Mais, si le vent dresse les barricades, etc.

Aux champs labourés par nos bombes,
Germains, pour qui tant d'hécatombes ?
Pour les vautours, ces oiseaux gras !
Une guerre plus légitime,
C'est la guerre à qui nous opprime :
La seule que je ne fais pas !
Mais, si le vent dresse les barricades, etc.

Qui donc me parle de patrie ?
Ces galonnés, graine pourrie
Des plus lâches capitulards !
Le sang français souille leurs armes,
Et je dois leur cacher mes larmes :
Toujours, malheur aux communards !
Mais, si le vent dresse les barricades, etc.

Un grand cri monte de la terre,
Le cri du sombre prolétaire,
Écho d'un monde douloureux...
A ces affamés en guenilles
II faut le pain de leurs familles :
Et c'est du plomb que j'ai pour eux !
Mais, si le vent dresse les barricades, etc.,

Sur les ruines de ce monde,
Je voudrais bien mener la ronde,
En écrasant tous les Chagots !
Trop fier encor, pour me soumettre,
Ma devise est : "Ni Dieu, ni maître !"
Je suis le soldat des Égaux !
Et, si le vent dresse les barricades, etc.



merle rouge